Tribulations d’un français en Sibérie


« Les russes sont antipathiques ».

S’il y a bien une rumeur entendue avant mon départ pour l’Asie qui s’avère complètement erronée, c’est celle-ci. Plusieurs journées de train combinées entre Paris Irkoutsk m’ont en effet permis de rencontrer une foultitude de russes au caractère particulièrement amical, certains se montrant si généreux qu’ils m’ont quasiment redonné foi en l’humanité.

Si je devais établir une théorie sur le pourquoi du comment de cette rumeur, je dirais que cela est en fait le résultat d’une combinaison de 2 autres rumeurs (avérées cette fois ci) qui sont :

  • Les russes ne parlent pas du tout l’anglais, ou au mieux très, très mal… (à quelques rares exceptions près bien sûr)
  • Les russes n’aiment pas les américains.

Du coup, si vous n’avez pas la chance de maitriser le russe et que vous demandez à votre interlocuteur s’il parle anglais, vous pouvez vite être catalogué comme un américain sur un malentendu…

C’est notamment ce qui nous est arrivé lors de notre périple en Sibérie, ce qui a donné lieu à la petite anecdote que je m’en vais vous compter…

Alors que nous étions en plein dans notre notre 3ème journée à bord du transsibérien reliant Novossibirsk à Irkoutsk et que je venais pour ma part de finir ma nuit, le train s’est arrêté comme cela arrive fait fréquemment, afin de laisser descendre des passagers arrivés à destination et d’en faire monter d’autres à la place. En effet le turnover dans le transsibérien est assez impressionnant, et si l’on fait un trajet qui dure plus de 24 il n’est pas rare que la quasi-totalité du wagon à l’arrivée soit complètement différente par rapport au départ.

Monte alors un régiment de militaires qui ont tous l’air assez jeunes, probablement des mecs qui font leur service me dis-je. Bref, ma couchette étant la première en entrant dans le wagon, je les vois donc tous défiler un par un (il y en a bien une vingtaine, donc OK j’ai peut-être un peu exagéré en parlant de régiment) alors qu’ils montent tous sans me calculer une seule seconde. Ils sont facilement reconnaissables à leur futale kaki foncé, leur pull léger dans les tons beiges, et leur boule à zéro.

Le train repart et la vie suit son cours dans le transsibérien, j’en profite pour ma part pour faire connaissance avec Ira, ma voisine de la couchette d’en face, qui revient du Kirghizistan les bras chargés de cadeaux pour ses petits enfants (désolé pour tous les mecs qui commençaient à se faire des films en se disant des trucs raffinés du genre « téma ce gros dalleux qui essaye de pécho de la russe dans le train »).

C’est alors que surgit un petit militaire à l’air espiègle et à la carrure un peu rachitique, avec un début de moustache tout mignon pour essayer de faire comme les grands, et qui vient s’asseoir sur la partie de mon lit qui n’est pas occupée par mon majestueux popotin. Ben vas y installe toi mon pote fais comme chez toi, prends toi un café tant que t’y es! Il tient à la main un jeu de cartes et se tourne vers moi pour me parler.

Mon instinct de détective me laisse penser qu’il me propose un jeu de cartes, mais comme je n’ai aucune idée de ce qu’il me dit concrètement, et encore moins de quel jeu il s’agit, je sors l’une des rares phrases russes que je connais : « Ti gavarish pa angliski ? », en gros pour lui demander si on peut parler en anglais. Le gars me regarde alors avec des yeux ronds et me ressort une phrase en russe, dans laquelle je ne comprends que le mot « ruski ». Je lui fais comprendre que nan, désolé mon pote, mais no hablo ruski at all.

Plusieurs têtes chauves commencent alors à surgir des compartiments voisins pour suivre la discussion, et mon nouveau pote Moustache de leur parler dans la langue de Shakespearovski pour leur expliquer la situation. Je ne calcule pas trop ce qui se passe, mais je suis pratiquement sûr d’avoir entendu prononcer le mot « amerikanski ». Les gars échangent entre eux, et l’un d’eux me tend la main en me disant « Hi, my name is Machin-truc-oskov !», ce qui a pour effet de déclencher quelques gloussements dans les rangs de ses congénères. Je ne sais pas si cela est dû au fait qu’ils se foutaient de la gueule de leur pote pour avoir baragouiné quelques mots d’anglais, ou tout simplement de la mienne. Pour autant que je sache le mec a très bien pu me sortir un truc du genre « Salut, je m’appelle Va-te-faire-mettre-mon-gros-con ».

Après cette bonne grosse partie de franche rigolade, et voyant que je ne capte toujours rien à ce qui se passe, ils finissent par se disperser pour retourner vaquer à leurs occupations. Je remarque néanmoins que les militaires que j’ai dans mon champ de vision ont tendance à me fixer beaucoup plus que de coutume, et avec un air par franchement amical.

C’est encore plus flagrant lorsque le train s’arrête à une grosse station pour une durée d’environ un quart d’heure, et que pratiquement tous en profitent pour descendre fumer leur clope. Comme je l’ai déjà précisé, mon lit se trouve en tête de wagon juste à côté de l’entrée, si bien qu’ils s’agglutinent tous à côté de moi à la queue-leu-leu en attendant que la porte s’ouvre. Tous ceux qui sont à mon niveau me dévisagent allègrement sans même prendre la peine de se montrer discrets, c’en est limite gênant (Je ne suis pas un objet, merde! Moi aussi j’ai un cœur qui bat et je pleure devant The Notebook!)… Mon ami Moustache fait d’ailleurs lui aussi partie du lot, toujours avec son petit sourire aux lèvres. Je lui fais un léger signe de main pour lui signifier que je l’ai reconnu, qu’il me renvoie vite fait en se marrant, va savoir pourquoi.

Quelques temps après, alors que le train est reparti, j’éprouve le besoin après une tasse de thé en trop de soulager ma vessie. Je me dirige vers les chiottes les plus proches qui ne sont pas loin de ma couchette, mais manque de pot (jeu de mot pourri et complètement involontaire) c’est occupé. Tant-pis me dis-je, je peux toujours essayer celles qui sont à l’autre bout du wagon ce qui aura au moins le mérite de me dégourdir un peu les jambes. Commence alors une sorte de « Walk of Shame » que je n’avais pas prévu, toutes les têtes chauves se retournant une par une au fur et à mesure que je m’approche de ma destination. Sans déconner on aurait pu me greffer une paire de testicules à la place du pif que ça n’aurait pas eu autant d’effet.

Après avoir fini mon business, me revoilà donc à devoir faire le chemin en sens inverse. Cependant, l’un des militaires se montre cette fois-ci plus entreprenant que de coutume, et alors que je m’apprête à passer devant son compartiment me regarde en me lance :

« Hey. You. Stop. »

Tout ça sous les yeux de 4 ou 5 de ses frères d’armes assis dans son compartiment. Comme je ne suis pas de nature contrariante, et aussi accessoirement parce que sa jambe occupe une partie du passage qui n’est déjà pas bien large à la base, je m’arrête.

C’est alors qu’une petite voix interne se manifeste, venue de cette partie primitive de notre cerveau qui, il n’y a encore pas si longtemps de cela (3 millions d’années maxi) nous disait des trucs du genre « Mon gars si tu entends un grognement chelou en pleine nuit tu ne fais pas le con et tu grimpes vite à l’arbre le plus proche, et surtout tu ne t’aventures pas dans la forêt en disant que tu vas voir de quoi il s’agit et que tu reviens dans 3mn parce que ça c’est la branlée assurée frère ».

Bref toujours est-il que cette petite voix s’empresse de me dire en mon for intérieur : « Mais mec, t’es sérieux ou quoi ? C’est quoi cette merde que tu viens de me faire ?».

Voyant que je me montre coopératif, mon nouveau meilleur pote russe (après Moustache bien sûr) continue son discours empreint de passion et d’émotion, par cette question pleine de bon sens :

« Where are you ? »

De deux choses l’une. Soit mon interlocuteur super loquace est une bête de philosophe des temps modernes, qui a envie d’entamer avec moi une discussion intellectuelle impliquant une introspection de mon « moi » en tant que plénitude d’entité, le sens que je veux donner à ma vie et ma place dans cet univers, soit il est vraiment archi-pourri en anglais.

J’analyse consciencieusement, mais assez rapidement pour ne pas le froisser, la possibilité de chacun de ces scénarios et décide de pencher pour la seconde théorie. Je ne peux alors m’empêcher de penser à cette série de romans interactifs « Les livres dont vous êtes le héros », qui ont bercé mon enfance, faisant ainsi de moi le nerd que je suis aujourd’hui.

Dans ma situation, ça aurait donné quelque chose comme ça :

« Vous vous retrouvez nez-à-nez avec un gros militaire russe baraque tout droit sorti de Rocky 3, entouré de 5 de ses acolytes, qui vous intime l’ordre de vous arrêter et vous demande votre nationalité dans un anglais plus qu’approximatif.

Si vous décidez de ne pas lui répondre et de courir vous réfugier sous la couette de votre couchette située à environ 3m en pleurant et en appelant votre mère, rendez-vous à la page 325 et allez immédiatement vous acheter une paire de couilles.

SI vous préférez jouer la carte du sarcasme en lui répondant que vous vous trouvez dans le train, vous foutant ainsi ouvertement de sa gueule et de son niveau d’anglais devant tous ses potes, ce qui est osé mais un peu con il faut bien le dire, rendez-vous à la page 152.

Si vous préférez vous défendre en dégainant votre arme, un couvert multifonctions de chez Nature et Découverte (vous pouvez au préalable engloutir une portion de noodles, vous conférant ainsi +3 points d’ENDURANCE), rendez-vous page 557 et très probablement à l’hôpital le plus proche.

Si vous estimez qu’il est plus prudent de vous montrer diplomate et d’ouvrir un dialogue, rendez-vous au paragraphe suivant. »

Comprenant que je vais devoir parler anglais pour 2, je lui demande :

« You mean where am I FROM ? »

Il me répond alors d’un simple mais néanmoins efficace :

« Da. »

Voyant que la balle est dans mon camp et que je ne réussirai probablement pas à extirper le moindre mot supplémentaire de sa bouche même sous la torture, j’entreprends alors de répondre à sa question, en espérant qu’il me comprenne :

« I’m from France, Paris »

S’ensuit alors un petit hochement de tête de sa part, puis cette remarque pleine de bon sens :

« France ? very good. »

Je ne sais absolument pas quoi répondre à ça aussi je reste sur place, avec sur les lèvres un sourire figé et un peu gêné. Au bout de 2 secondes qui m’ont semblé bien plus longues que ça, et afin de mettre fin à cette discussion ô combien engagée, il me gratifie d’un :

« Good luck. »

Je ne sais pas ce qu’il a voulu dire par là, et même si ça fait un peu flipper je pense qu’il voulait juste me dire quelque chose du genre « Bonne continuation », ou du moins l’espère-je de tout mon cœur.

Je me fends alors d’un « spasiba » bien senti parce que ça fait toujours plaisir, et retourne à ma couchette, satisfait d’avoir passé avec succès cet interrogatoire improvisé et de ne pas être le maillon faible.

Ça peut paraître anodin comme anecdote, mais toujours est-il que l’atmosphère s’est considérablement détendue dans le wagon à partir de ce moment-là, et que les regards empreints d’hostilité ont cessé (sauf pour quelques militaires aux oreilles de qui la nouvelle a du mettre plus de temps à arriver). Il y en a même un du nom de Ruskan (et cette fois-ci je suis pratiquement sûr qu’il s’agissait de son vrai nom) qui nous a proposé un peu plus tard des boulettes de viande assez goûtues, avec le rince-doigt en prime s’il vous plaît. C’est dire !

Vers 21h, un gradé a commencé à circuler dans le wagon afin de déclarer l’extinction des feux, et avant de filer au lit mon petit Moustache nous a alors gratifié d’un « Bye Bye ! » sympa. Il me manquera ce petit fripon.

 

V.

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Catégories :Les récits

2 commentaires

  1. Récit prenant ! Merci, ca me replonge dans le transsibérien en un instant

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